Echecs de la campagne municipale à Antananarivo

Deux semaines après les élections municipales à Madagascar, l’heure des debriefings a sonné pour les principaux protagonistes: les candidats, leurs staffs, les états-majors politiques, … (illustration). La campane électorale a-t-elle été une réussite ou un echec? Bien sûr, si on ne se fie qu’aux résultats des urnes, il n’y aurait qu’une seule réussite par circonscription électorale: celle du gagnant; pour les autres, c’est l’échec. En fait quand on se place du côté des acteurs, il faut tenir compte des objectifs affichés et des motivations non avouées des uns et des autres (victoire, notoriété, …); des divers enjeux du scrutin et de son degré de localisme (enjeux purement locaux ou nationaux, …); d’autres paramètres encore (moyens financiers, réseaux de soutiens, …). Il y a des situations où la campagne ait réussi même si le candidat n’est pas élu. A l’inverse, une campagne peut être un échec même si le candidat est élu in fine. Quoiqu’il en soit, une campagne se prépare minutieusement, cela ne s’improvise pas. Voilà pourquoi, ailleurs, on n’hésite pas à faire appel à de vrais political marketers, spin doctors, … à l’instar d’Olivia Pope ou de Kasper Juul.

Le cas de la Capitale: Antananarivo Renivohitra est instructif. Qui peut se targuer d’avoir réussi sa campagne électorale parmi les 9 prétendants à la magistrature municipale? A vrai dire: personne. Même s’il faut souligner qu’ils ne logent pas tous à la même enseigne. Au passage, il est à remarquer que rien que par rapport à la participation, tout le monde a échoué pour ne pas avoir su déplacer les électeurs. Un taux de participation de moins de 30% pour une élection de proximité, et donc censée mobiliser plus les gens, est inédit pour la Capitale.

Résultats officieux de la CENIT

Axe stratégique de campagne différenciée. Globalement, quand un candidat et son staff se lancent dans une campagne, la première des étapes à franchir est de définir l’objectif: une campagne de gain de la victoire ou une campagne de notoriété pour se faire connaître. Dès le début, on a plus ou moins perçu que par rapport à l’axe de campagne, on peut catégoriser les candidats de telle manière. Il y a le groupe de favorites que beaucoup considéraient comme les seules à jouer la victoire: les N.6 (Mme L. Ravalomanana) et N.9 (Mme L. Rakotondrazafy) (illustration 1, illustration 2). Elles seules pouvaient établir des stratégies de campagne exclusivement orientées vers la victoire. Pour les autres, la campagne idéale correspondrait surtout à une campagne de notoriété. Il y a les outsiders, 2 noms revenaient souvent notamment les N.2 (Mme H. Ramanantsoa) et N.7 (M. H. Rafalimanana) (illustration). Enfin les figurants, c’est-à-dire les autres qui étaient dès le début réduits au rang de faire-valoir. A des degrés divers, la campagne de ces différents candidats échouait.

D’abord le cas des figurants. Il ne faut pas croire qu’ils se faisaient d’illusion et espéraient réellement gagner. Leur stratégie entre dans ce que l’on considère comme campagne de “notoriété-visibilité”. Ils ne concourraient pas pour gagner mais pour se faire une peu de buzz dans le monde médiatico-politique. Les moyens de campagne étaient adaptés en conséquence. Ainsi parlait-on très peu d’eux durant la campagne comparativement aux autres. Mais même avec des moyens relativement faibles, l’analyse en termes de coûts-bénéfices est criante. 1% des électeurs: ce n’est pas ce qu’ils vont brandir pour exister politiquement. Ce n’est d’ailleurs pas improbable que le résultat soit un boulet à traîner pour ces candidats.

Pour ce qui est des outsiders, la même logique de campagne de notoriété les anime. Par contre, on peut supposer des objectifs autres qu’une simple visibilité. Il peut s’agir d’une “notoriété-positionnement”: le candidat espère engranger des voix en vue peut-être de les exploiter ultérieurement (recherche d’une nomination, …). Ou peut-être d’une “anticipation concurrentielle”: le candidat se projette déjà vers d’autres échéances électorales. La campagne de la candidate N.2 (Mme H. Ramanantsoa) semble correspondre à l’un de ces types. En effet, l’absence d’assises politiques (appareil, expérience, …) la pénalisait dès le départ. Sa victoire était donc peu probable, mais il n’était pas illogique d’estimer qu’elle allait faire plus que de la figuration. Quand on évoque le nom de celle-ci, c’est associé à des réussites dans le monde de l’événementiel. Cela supposait que la campagne serait menée avec un certain professionnalisme. Et effectivement, il y avait des points positifs à relever: par exemple, la capitalisation des bonnes relations avec un certain nombre d’organes de presse grâce aux différentes manifestations commerciales qu’elle a organisé. Cela dit, si cette campagne peut-être considérée comme un insuccès relatif, c’est par rapport à certaines erreurs de débutant (on y reviendra dans le prochain article). A défaut de gagner, cette candidate aurait pu mieux faire et aurait même pu améliorer ses résultats malgré une certaine auto-satisfaction (illustration).

L’autre outsider, le candidat N.7 (M. H. Rafalimanana) suit la logique de campagne de notoriété mais avec plus d’ambition en étant annoncé comme un poids lourds de ces communales. Ce qui n’est pas sans raison car il était déjà à la tête de la Capitale en 2007. Faut-il rappeller également qu’il recueillait 32% des voix aux municipales de 2007. Le choix du parti au pouvoir (HVM) de le soutenir suppose enfin qu’on attendait beaucoup de cette candidature d’importantes retombées politiques (illustration). Antananarivo reste une vitrine de choix pour tous les partis d’envergure nationale. Sauf qu’au final, la déconvenue est cuisante que ce soit en termes de voix ou de notoriété et pour le candidat et pour le parti présidentiel. La comparaison avec la performance de 2007 est sans appel: 81000 voix en 2007 contre 6400 voix environ en 2015 pour le candidat N.7. Quant au parti au pouvoir, il était complètement laminé face aux 2 autres grossses formations en compétition qui récoltaient 8 fois plus de voix pour l’une et 15 fois plus pour l’autre. Si en plus, ce candidat s’attaquait à cette élection avec une campagne de gain (en espérant être élu), on imagine l’ampleur de son désappointement.

Quant aux favorites, l’objet de la campagne ne peut-être que la victoire finale. Tout autre résultat serait ainsi source de désillusion. C’est principalement valable pour la candidate N.9 (Mme L. Rakotondrazafy). Pour accéder à ce statut de favorite et l’assumer, la candidate déployait les gros moyens (financiers, humains, …). Son parcours dans le monde médiatique lui a conféré une certaine notoriété; que l’on approuve ou non, ses interventions radiophoniques laissent rarement insensible les tananariviens. Elle surfait logiquement sur cet atout. En plus de la station radio l’ayant rendue célèbre, la candidate pouvait compter sur d’autres médias. L’appui d’artistes acquis à sa cause était aussi non négligeable surtout lorsqu’il s’agissait de remplir les sites des meetings. L’atout principal est le soutien du parti MAPAR, formation politique parmi les plus en vue dans le paysage actuel. En dépit des investissements et actions de la candidate et du MAPAR, la victoire choisissait le camp de l’autre favorite. L’obtention d’un tiers (17/55) des postes de conseillers municipaux ne compensera pas la défaite dans la course à la magistrature municipale.

Reste le cas de la gagnante: la candidate N.6 (Mme L. Ravalomanana). Il est évident que les résultats plaident pour tout vainqueur, mais si la campagne n’est pas une totale réussite, il faudrait relier cela à la forte abstention. Celle-ci est plus préjudiciable politiquement pour le vainqueur que pour les autres. Il y a bien sûr le problème de la légitimité souvent pointé du doigt par ses détracteurs (seuls 16% de la totalité des électeurs ont voté pour elle). Mais au-delà de cette question, l’abstention lui a coûté en voix et surtout en pourcentage de voix. Au vu des résultats, les voix obtenues par les uns et les autres sont constituées essentiellement par les voix des électeurs conquis d’avance. Les abstentionnistes ne font pas partie des irréductibles partisans d’untel ou d’un autre. D’autres motivations les animent (rejet du système, voyage d’opportunité, …), plutôt que l’adhésion à un candidat ou à un autre. Mais généralement, quand les électeurs hésitants se décident à voter, leurs voix se portent vers les candidats qui présentent le plus d’assurance, le moins d’aventurisme, bref ceux qui sont annoncés comme favoris. Si la proportion des votants était plus importante donc, cela aurait bénéficié aux 2 ou tout au plus aux 4 principaux candidats. En clair, s’il n’y avait pas cette forte abstention, le camp de la gagnante aurait obtenu plus que 31 sièges de conseillers municipaux. Sans oublier l’amoindrissement des critiques sur la légitimité.

Après avoir brossé un constat d’échec de la campagne menée par les différents candidats à la mairie d’Antananarivo, l’article suivant (Autopsie de la campagne municipale à Antananarivo) traitera des principales erreurs stratégiques expliquant cette situation.

Lire la suite: Autopsie de la campagne municipale à Antananarivo

3 thoughts on “Echecs de la campagne municipale à Antananarivo

  1. Merci, Hagafotsy pour vos deux articles d’analyse froide et réfléchie de ces communales qui, sur le plan intellectuel, ne manquent certainement pas d’intérêt.

    Il y a cependant quelques points où je ne vous rejoins pas tout à fait.

    Tout d’abord, concernant la défaite de Mme Rakotondrazafy, je ne partage pas votre avis sur le fait que ce soit « une désillusion ». Cette candidate, âgée d’à peine 35 ans en est à sa première incursion en politique élective. Son organisation politique se retrouve avec un nombre significatif de conseillers communaux, cela me semble être un début honorable, surtout avec en face d’elle une candidate qui, il faut bien le dire, se présentait en « prête-nom politique » de l’ancien président Ravalomanana, un gros poids-lourd de la politique à Madagascar.

    Par ailleurs, il n’est pas évident pour moi que l’abstention massive soit plus un échec pour Mme Ravalomanana que pour Mme Rakotondrazafy. Si on compare la performance de Mme Ravalomanana avec celle des candidats députés de la Mouvance Ravalomanana en décembre 2013, il me semble qu’il y ait une légère amélioration en nombre de voix, en tout cas pas de déperdition. En revanche, pour la candidate N°9 une victoire n’était envisageable qu’en mobilisant fortement l’électorat, notamment celui du segment considéré comme son réservoir « naturel » de voix : les classes populaires ; il y a là un échec patent. Mme Rakotondrazafy a négligé de mettre en place une organisation de terrain du type « Get Out The Vote » cher au Parti Démocrate américain.

    Mais, dans le fond, est-ce que tout ceci n’est pas finalement anecdotique, au regard du message cinglant envoyé par l’électorat à travers cette abstention massive ? (Quel en est le chiffre exact toutefois ? 60% ? 70% ? plus ?).
    Je parle de « message cinglant », mais quel message exactement ? Difficile de décrypter l’état d’esprit de ceux qui refusent d’exprimer un choix. Il y a, assurément une multitude de nuances au sein de cette masse d’abstentionnistes. Tenter de comprendre ce phénomène devrait être une tâche urgente pour tous ceux qui prétendent jouer un rôle dans la gouvernance de Madagascar, à quelque niveau que ce soit. Hélas, le sujet, pour l’heure est plutôt occulté dans le débat politique du moment, qui oscille essentiellement entre les fraudes/irrégularités du scrutin et la problématique d’une majorité gouvernementale introuvable.

    Personnellement, ce niveau d’abstention m’inquiète beaucoup, du fait qu’il survient en concomitance avec les signes les plus sévères d’une crise sociale généralisée, voire d’une crise de société. Je veux parler des grèves diverses et variées, de l’insécurité qui refuse obstinément de reculer, de la paupérisation, de l’incivisme qui revient en force après une certaine accalmie au lendemain des élections de 2013, etc.

    Ma grande crainte, pour être aussi explicite que possible, c’est que toute cette ambiance malsaine ne constitue les prémices d’un mouvement de désobéissance civile d’une ampleur sans précédent dans notre pays, une qui s’accompagnerait de violence et non pas à la manière de Gandhi.

    On a coutume de dire qu’une forte abstention porte atteinte à la légitimité des élus. Jusqu’à présent, cela s’entendait surtout dans une perspective, disons de politique politicienne : le mal élu est plus vulnérable aux attaques de ses adversaires politiques et il ne dispose pas du capital politique nécessaire pour une action efficace au pouvoir. Mais dans le cas présent, en s’abstenant de la sorte, massivement, l’électorat n’est-il pas sciemment dans la logique de savonner la planche à ces élus, et par ricochet à la classe politique tout entière ? Pire encore : cet électorat n’annonce-t-il pas la couleur : qu’il ne va plus reconnaître les dirigeants étatiques et qu’il est entré dans une sorte de dissidence ? Vous évoquiez un « rejet du système ». Jusqu’où ce rejet peut-il aller ?

    Pour finir, la dureté du message que constitue cette abstention ne s’adresse pas qu’à la seule classe dirigeante malgache. La « Communauté Internationale » a poussé à la tenue des élections (celles de 2013, où l’abstention avait été déjà considérable pour des élections dites « de sortie de crise », aussi bien que ces communales 2015). Elle a aujourd’hui un sérieux examen de conscience à faire au vu du fait que les citoyens malgaches, dans leur écrasante majorité, font bien peu de cas de ses grandes idées sur une soi-disant normalité démocratique et ses appels incantatoires à la « stabilité ».

  2. Bonsoir Babakoto Enragé,

    Merci pour vos remarques que je respecte même si elles ne vont pas dans le sens de mes propos. Mais ce n’est ni le but recherché de ce blog ni ce qu’il y a de mieux je pense dans un débat d’idées. Je reviendrai peut-être plus tard sur les points de discordance (je suis en train de finir une petite réflexion sur la sortie médiatique de sieur Ratsiraka).

    Je voudrais juste faire 2-3 petites remarque sur l’abstention. Je pense effectivement que ce serait intéressant d’avoir des explications plus pointues sur les motivations des abstentionnistes.

    Je n’ai pas encore de chiffres exacts pour le cas de ces communales. Mais quand je constate ces énormes abstentions (70% à Antananarivo et dans la plupart des grandes villes sauf à Fianarantsoa où c’est de l’ordre de 60%), quand je reprends certaines données de sociologie électorale issues des précédentes élections, quand je prends les récentes données des enquêtes sur l’état de la démocratie à Madagascar, ce n’est pas rassurant.

    • J’ai hâte de vous lire sur l’Amiral “Grand Forban”.

      J’ai été plutôt partisan de Radidy à une époque (sans fanatisme toutefois) mais force est de constater que l’homme devient de plus en plus inintéressant, ces temps-ci.

      Au sujet de ses propos sur l’assassinat de Ratsimandrava par Andriamahazo, ce n’est pas tant cette thèse en soi qui est remarquable (elle n’est pas nouvelle, Cf. Raison-Jourde & Roy, puis Latimer Rangers) mais la réaction hystérique qu’elle suscite chez nombre de tananariviens, pour qui le récit du grand héros merina Ratsimandrava tué par le vilain côtier Ratsiraka est bien plus séduisant que celle d’un affrontement entre merina d’extraction différente…

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